by Virginie Pouzet
Duke University
La
lecture du recueil de poèmes d’Anne Hébert Le
Tombeau des Rois est tout d’abord un plongeon dans les beaux reflets d’une
fontaine où toutes les images, même les plus sombres, pourraient sortir tout
droit d’un livre de contes de fée au merveilleux parfois violent et ténébreux.
Il faut cependant savoir dépasser cette lecture première pour découvrir le sens
initiatique du recueil: après un éveil auprès d’une grande fontaine, le lecteur
avance avec le poète vers la nuit du tombeau final où il aura peut-être la
chance, tel l’oiseau mort, de ressusciter à la vie.
Plutôt
que d'imiter Pierre-Hervé Lemieux en étudiant de manière linéaire tous les
poèmes du recueil, il faudra tâcher de découvrir, en considérant quelques
extraits du Tombeau des Rois, comment
et pourquoi ceux-ci touchent la sensibilité du lecteur.
Les
critiques qualifient souvent les écrits du poète canadien de « poèmes de
l’Entre » : « Entre songe et parole » selon le titre de
Lemieux, « Entre lumière et ombre » pour celui de Lucille Roy, entre
la vie et la mort dans l’étude d’André Brochu, entre le pays natal et l’exil
d’après Neil B. Bishop… Cette conception de la poésie comme
« intermédiaire » au cœur d'un univers dual confirme bien l’idée
d’initiation magique, mais ne semble pas apte à vraiment permettre d’apprécier
la beauté particulière et quasi analogique des poèmes d’Anne Hébert.
Afin
d’avoir sur Le Tombeau des Rois ce
regard pur, neuf et enfantin que le poète paraît regretter, nous verrons que,
si prendre en compte le manichéisme de cette poésie permet d’en saisir les
images, cette dualité s'avère alors douloureusement imposée aux vers. Au delà
des oppositions binaires, il conviendra de considérer les symboles qu’Anne
Hébert invente pour reformer et recréer son monde poétique.
Une des
dualités qui apparaît dès le premier poème du recueil est l’opposition de
contraste entre la lumière et l’ombre. Lucille Roy constate judicieusement que
chez Anne Hébert « La lumière […] a une puissance captivante, écrasante et
néfaste » (19) qui se distingue de l'habituelle notion positive attachée à
cette lumière. Ensorcelante car liée à la séduction de la nature, il semble de fait que la lumière trouble
aussi cruellement la vision. Ainsi, dans le poème « Un Bruit de
Soie » l’amant rêvé a-t-il un visage de miroir qui, tout en
donnant le soleil en offrande au poète, l’éblouit et l’aveugle.
Tu trembles et luis
comme un miroir
Tu m’offres le
soleil à boire
A même ton visage
absent.
Trop de lumière
empêche de voir (57)
La luminosité de l’amant
permet ici la comparaison avec le miroir, et l’image devient alors angoissante,
puisque le visage de l’aimé disparaît pour laisser place à l’éclat, désaltérant
mais aveuglant du soleil. L'offrande de cet amant est douloureusement vide, et
le « visage absent » ne renvoie même pas au poète sa propre image, mais
symbolise l'éblouissement tragique d'un amour qui est une cristallisation sans
réciprocité.
Le jeu entre la
lumière et l’ombre peut également servir de métaphore à la vie intime du poète.
Dans « Nuit » le cœur qui bat est comparé à un phare :
Qui s’illumine et
s’éteint
Comme un phare (24)
Dans Le Tombeau des Rois les jeux d'ombres et
de lumières conduisent à reconsidérer
le jour et la nuit qui apparaissent comme des créations intimes du
poète, plus que comme de simples phénomènes naturels. Ainsi, dans le poème « Nuit »,
la nuit n’est pas la réalité extérieure, mais résulte de la volonté du poète de
demeurer dans le monde serein et calme
de son « moi » :
Pour la continuité
de la nuit
La perpétuité du
silence
Où je sombre (24)
En fermant ses yeux, le
poète parvient comme par magie à plonger dans une nuit éternelle, qui n’est pas
vraiment la mort mais plutôt un monde sans paroles où la solitude est presque un abri.
Tout comme la nuit, le jour semble être apprivoisé par le
poète. Dans le poème « Un bruit de soie », ce n’est pas en
fermant les yeux mais en repoussant le jour qu’elle parvient à demeurer dans un
monde nocturne : « Mes mains écartent le jour comme un rideau »
(57). La comparaison du jour avec le rideau place de nouveau le jour et la nuit
dans une perspective intimiste et féminine. Si le jour devient un
simple « rideau », c’est que la nuit est présente partout et
qu’elle est bien moins artificielle que ce banal morceau de tissu écarté par
les mains. Faire du jour l’étoffe domestique habillant les fenêtres, c’est aussi le placer dans la banalité du
quotidien et dans l’intérieur de la maison du poète, alors que la nuit
demeurerait extérieure. En «
écartant » le jour, Anne Hébert veut montrer combien elle lui préfère l'angoisse
d'un lieu nocturne « hors soi ».
On peut se demander si, alors que la nuit est
agréablement silencieuse, le poète ne rejetterait pas le jour comme instant du
superficiel et de l’artificiel. La dualité entre jour et nuit chez Anne Hébert
ne peut être réduite à un seul type d’opposition ni être jugée de façon trop
manichéenne. Dans le poème « En guise de Fête », le jour
corrompt l’éclat de la nuit alors que la beauté de celle-ci s'abîme
naturellement :
Le jour pourrit
Les feux de nuit,
Deux fleurs fanées
(35)
Si c’est le jour qui détruit dans ces vers les lumières nocturnes (représentant sans doute les étoiles et la lune) ces illuminations, comparées à des floraisons, semblent avoir fané bien avant d’être détériorées par le jour. L’écho sonore entre « feux de nuit » et « fanées » paraît d’ailleurs indiquer que ces lumières étaient éphémères et mortelles dans leur nom même. La floraison nocturne que le jour met à mal pourrait représenter ainsi tant le changement naturel des heures nocturnes aux heures diurnes que la poésie d'Anne Hébert: c'est dans la nuit que fleurissent ces « fleurs - feux », emblèmes probables de la femme qu'un jour masculin trop violent éblouirait et fanerait. .
Liées au passage entre le jour et la nuit, on trouve dans
les poèmes d’Anne Hébert de nombreuses occurrences de l’opposition entre la
veille et le sommeil. Dans le poème « Eveil au seuil d’une
fontaine » qui introduit le recueil, l’état de veille est défini par
la fin du sommeil :
Je reprends mes yeux
ouverts et lucides
Mes actes coutumiers
et sans surprises (13)
Le
participe présent donne à l’éveil une durée qui place l’action dans un instant
presque éternel. Cependant, la fin du sommeil conduit le poète à retrouver ses
habitudes de vie éveillée. Les yeux sont non seulement « ouverts »,
comme il est normal en état de veille, mais aussi « lucides ». On
peut penser alors que la clairvoyance du poète est due à la lumière du jour,
l’adjectif « lucide »
comprenant une racine latine lumineuse. Toutefois, elle est aussi
perspicace car elle comprend que l’état de veille est fait d’habitudes banales,
sans cesse répétées. C’est presque avec désenchantement que le poète quitte
l’aveuglement doux du sommeil.
Dans le poème « La chambre fermée », ce
n’est pas l’éveil mais le sommeil qui est décrit par le poète :
O doux corps qui
dort
Le lit de bois noir
te contient
Et t’enferme
strictement pourvu que tu ne bouges.
Surtout n’ouvre pas
les yeux ! (40)
Ici encore, c’est en fermant les yeux que la magie du sommeil est possible. Néanmoins, cet éveil apparaît comme menaçant puisque l’impératif du dernier vers demande au corps qui dort de ne pas ouvrir les yeux, tout en appuyant ce vœu comme s’il était essentiel. Il semble aussi que ce « sommeil » qui célèbre et chante la douceur du corps soit presque une mort. La couleur sombre du lit, sa matière et sa fonction (« te contient », « t’enferme ») l’apparentent à un cercueil. Mais le poète ajoute « pourvu que tu ne bouges », et le lecteur comprend alors que le lit berce simplement le sommeil - même si l'assoupissement est une imitation de la mort.
Dans Le Tombeau des
Rois, la dualité entre la
veille et le sommeil est très proche de celle qui existe entre la vie et la
mort puisque les deux états allongés partagent un même champ sémantique. René Lacôte
présente le recueil comme l’écrit d’une « destinée mortelle qui porte en
elle le sens et la fascination de la mort » (47). Le titre de l’ensemble des poèmes inclut
d’ailleurs le signe de la mort, et celle-ci est tangible dans presque tous les
vers d’Anne Hébert. Dans un poème
apparemment gai « En guise de Fête », les vivants et les morts
se font écho, en des vers qui s’apparentent à une comptine enfantine :
Dans le poème « Vie
de château », les morts n’habitent pas « sous les vivants »
mais sous la surface des miroirs, que Anne Hébert compare à celle de l’eau.
Toujours quelque
mort y habite sous le tain
Et couvre aussitôt
son reflet
Se colle à toi comme une
algue (54)
Dans le
reflet de la glace, les morts deviennent présence et en se regardant dans le
miroir, l’image du « tu » du texte, cette autre voix dédoublée d’Anne
Hébert, est comme intimement liée à la mort. L’union quasiment marine du corps
vivant au corps mort acquiert la sensualité des mouvements des plantes océanes,
et la scène prend alors une teinte sensuelle, féminine et visqueuse, qui est
celle du glissement de l’algue sur la peau de l’image. Cependant, puisque les
morts habitent la surface des miroirs, cette image reflétée est trompeuse pour
le poète, et rappelle que chacun porte douloureusement en lui le poids d’un
passé décédé. C’est sans doute cette idée d’union entre Eros et Thanathos que
souligne René Lacôte, considérant que le poète désire parvenir à « s’unir à la mort et [à] la vaincre
dans sa propre vie » (56).
Le
recueil d’Anne Hébert qui hésite sans cesse entre le monde des morts et celui
des vivants, est une merveilleuse mise
en vers d’une dualité essentielle à l’acte de création poétique, celle existant
entre la parole et le silence. Pour André Brochu, dans Le Tombeau des Rois « c’est la mise en scène des silences, du
silence qui s’impose » (44). Le silence n’est pas seulement présent dans
certains blancs typographiques, mais aussi dans la simplicité du vocabulaire
qu’utilise le poète. Chez Anne Hébert, la problématique du silence relève de ce
que Pierre Pagé nomme le « dilemme le plus pénible du poète », un problème
de langage puisque ce poète « se sent appelé à dire l’indicible » (98).
Pour exprimer cet innommable, le poète a recours à un jeu poétique entre le
silence et la parole.
Dans le
poème « La Voix de l’Oiseau », dont le titre paraît indiquer
la parole, le silence surgit de fait du contraste entre la voix présente
et l’adjectif « mort » :
L’oiseau chante sa
plainte […]
De moi à l’oiseau
De moi à cette
plainte
De l’oiseau mort
Nul passage
Que sa plainte reçue
Par la voix
intérieure (25-26)
Alors que dans le poème de Paul Verlaine, c’était l’arbre inanimé qui « chantait sa plainte », celle-ci revient dans la poésie d’Anne Hébert, à l’oiseau. L’étrangeté tragique du poème relève du fait que cet oiseau ne peut chanter puisqu’il n’est pas vivant. Or le poète « entend » néanmoins la lamentation de celui-ci. Entre la voix de la mort, et la réalité de la perception par le poète, se trouverait le lieu du silence où pourrait intervenir la création poétique. C’est pourquoi le poète est capable non seulement de « recevoir » ce cri de l’oiseau, mais aussi de se l’attribuer. Si la plainte est « revêtue par la voix intérieure », c’est que le poète fait sienne la tristesse et la lamentation de l’oiseau mort, lui donnant ainsi une nouvelle vie, en lui offrant sa parole. Apparenter la voix à un vêtement que le poète pourrait porter, c’est aussi peut-être en diminuer la profondeur, puisque chacun peut, à son tour, s’attribuer ce chant de manière éphémère, et se vêtir de cette plainte silencieuse d'inquiétante étrangeté.
Dans un autre poème nommé « Les petites villes », le silence et la parole sont présents, mais ne sont pas opposés de manière purement binaire :
L’écho du silence est lourd
Plus lourd
Qu’aucune
parole de menace ou d’amour (28)
Les rues
des villes de l’enfance sont paradoxales et insolites, puisque le silence même
y est « sonore ». Comme un magicien ou un alchimiste du langage, le
poète se réapproprie la notion de silence pour en faire un son, qui a un
« écho ». Dans les allées imaginaires du poème, non seulement toutes
les paroles – soient-elles mots de colère ou mots du cœur- semblent avoir le
même impact sur la mémoire, mais les mots et le silence parviennent à se
compléter. Plutôt que de se définir comme un simple arrêt de la parole, le
silence est pour Anne Hébert une autre manière d’exprimer toutes les douleurs
de la vie, entre « menaces » et « amour ».
A travers le silence des corps
enfouis, se déchiffrent dans Le Tombeau
des Rois tous les efforts d’une mémoire poétique qui recrée le monde avec
des mots. Les souvenirs et jeux de mémoire du poète soulignent la dualité
psychique existant entre l’âge adulte et l’enfance. Ainsi, dans le poème « La
chambre de bois », l’enfance est comparée à « un collier
désenfilé » qui « s’enroule » dans le cercueil frais qu’est sa
chambre :
Coffre
clair où s’enroule mon enfance
Comme
un collier désenfilé […]
Toute la rivière passe
la mémoire (42)
En se
souvenant de son enfance, le poète adulte assiste à la corrosion de sa naïveté
et de sa candeur. La métaphore banale du temps comme une rivière est revisitée
par Anne Hébert, puisque ce petit fleuve peut tant être celui du passé, que les
pierres formant le collier de la petite fille en une belle
« rivière » de diamants-souvenirs. Se souvenir c’est pour le poète à
la fois détruire les créations enfantines et laisser l’image de l’enfant dans
le noir du tombeau. La mémoire n’est alors en rien salvatrice, mais elle permet
à Anne Hébert de mieux comprendre son identité ainsi que le sens de sa vie.
Dans « Une
petite morte », l’enfance et l’âge adulte semblent résonner de la même
voix morbide :
Que
pas un de nos mouvements lents
Ne
dépasse l’envers de ce miroir limpide
Où
cette sœur que nous avons
Se
baigne bleue sous la lune
Tandis que croit son
odeur capiteuse (48)
Le
« nous » pouvant représenter tout à la fois le lecteur et le poète
est une parole adulte, dont la vie lente, insignifiante, et calme s'oppose avec
celle de la jeune fille ou de l’enfant de l’autre côté du miroir. Anne Hébert
décrit « cette sœur », cette « Alice » ressuscitée, comme
sachant seule dépasser les apparences et profiter des beautés de la nature,
celles de l’eau et du paysage sélénique. Cependant, « l’envers » du
miroir peut aussi être le monde des morts où la jeune noyée, nouvelle Ophélie,
ne serait qu’un cadavre bleui. Si le monde de l’enfance - opposé à l’âge adulte
bien trop placide - est celui du merveilleux et du fantastique, le poète paraît
assassiner ici son innocence passée. La sœur serait une image d’elle-même, dont
la couleur pourrait symboliser à la fois celle de la mort et celle de la
luminosité magique de l’astre lunaire. Quant à l’odeur, elle renvoie tant au
parfum troublant, sensuel et enivrant du corps nu de la jeune fille qui nage,
qu'à l’exhalaison putride d’un cadavre en décomposition. Si le poète paraît
regretter la magie de l’enfance, elle aime également jouer avec l’idée de la
mort de cette « sœur » qui n’est plus elle.
Une
autre dualité essentielle dans Le Tombeau
des Rois est celle existant entre l’intérieur et l’extérieur. On pourrait
penser que l’extérieur serait lié à l’universalité, et l’intérieur à un intime
solitaire. Car, bien que désespérément seule, Anne Hébert donne à ses poèmes
une dimension universelle, celle de la tristesse partagée qu’André Brochu
décrit comme l’« expression du drame humain qui concerne chacun d’entre
nous » (52). Cependant, comme le rappelle le même critique, cette dualité entre
un intime et un « hors-soi » est davantage liée au travail de la
représentation et de la création du corps qu’à celui d’une ouverture sur
le monde puisque « l’imagination du corps chez Anne Hébert comporte
souvent [une] subversion intérieur/extérieur » (48). On retrouve cette
dualité dans de nombreux poèmes du recueil. Ainsi, dans « Un Mur à
peine » le décor créé par le poète ébauche un lieu intime et
protecteur :
Un
signe de mur
Posé
en couronne autour de moi
Je
pourrais bouger[…]
Gagner
l’univers (37)
Plus qu’un véritable « mur » qui
séparerait l’extérieur hostile d’un intérieur défenseur, le poète s’entoure ici
de « signes ». Ce sont donc les mots eux-mêmes dans leur forme la plus
brute qui protégeront Anne Hébert, l’habillant d’une « couronne »
royale ou mortuaire. Les mouvements du poète
ne sont plus possibles qu’au creux de cet intime, comme si l’absence
d’écrits la paralysait. C’est aussi paradoxalement en s’enfermant qu’Anne
Hébert déclare pouvoir « gagner l’univers » et s’ouvrir vers
l’extérieur. Ainsi que le souligne Neil B. Bishop, « Les poèmes [...] du Tombeau
des Rois évoquent quelquefois l’exil spatial cinétique, mais ils ont le
plus souvent recours au motif de l’exil interne, de la claustration » (138).
L’enfermement pour Anne Hébert est donc celui de l’exil en soi-même, du retour
vers l’intime que permet la création poétique.
Le poète dépasse de nombreuses autres dualités dans ce recueil, qu’il s’agisse de l’opposition entre l’espoir et le désespoir ou de celle entre le passé et le présent –liée au travail de la mémoire et au passage de l’enfance à l’âge adulte. Toutes ces dualités, qu’il paraît simple de présenter sous la forme d’oppositions, n’en sont pas chez le poète. S’intéressant tant au corps qu’à la mémoire Anne Hébert parvient de fait à dépasser la vision duale du monde qui lui a été imposée par le poids de l’histoire. Comme le note Kelton W. Knight, chez le poète « nature and memory are clearly in league with each other to help the poet confront, understand and transcend the forces that limit the vision of her personal identity » (6). C’est donc à une véritable redécouverte d’elle-même qu’Anne Hébert accède. Si elle apparaît alors comme dépossédée, elle peut renaître au monde - ayant survécu aux ténèbres du tombeau grâce à la force du langage et au poids des silences.
Pour dépasser les simples dualités du monde où elle vit, Anne Hébert a recours à des symboles. Ceux-ci, en parfait accord avec l’étymologie du mot, servent à réconcilier les opposés et à donner à l’univers une nouvelle unité. Les trois symboles principaux, que l’on retrouve dans presque tous les poèmes du recueil sont l’eau, la main et l’oiseau. Ces trois mots sont visibles et reconnus par leur répétition. Comme le remarque Paul Wyczynski, « une lecture permet de découvrir que l’auteur emploie avec prédilection trois symboles-signes : eau, mains et oiseau » (152). Ces symboles sont aussi « signes » car ils marquent les poèmes, comme des petits cailloux sur le chemin du Petit Poucet du conte, et c’est sans doute en les suivant à travers le recueil que le lecteur peut, avec le poète, ressusciter du tombeau final.
L’eau est omniprésente dans les poèmes, qu’elle soit l’eau des fontaines, celle des larmes ou celle de la pluie. Paul Wyczynski remarque ainsi que « L’eau dans toutes ses manifestations imprègne le paysage » (159). L’eau est un symbole aux multiples facettes, qui représente tout à la fois la solitude du poète, la féminité fluide, l’écoulement du temps et le travail de la mémoire-rivière. Dans « Les Grandes Fontaines », Anne Hébert écrit d’ailleurs « Solitude éternelle solitude de l’eau » (18), mêlant l’idée de sa solitude à celle d’un temps suspendu et stagnant. La symbolique de l’eau permet aussi au poète des jeux de lumière et d’ombre, ainsi que des images de reflet. C’est pourquoi la surface des miroirs est souvent comparée à celle des fontaines. Par ce symbole, Anne Hébert peut parvenir à dépasser les simples dualités d’ombre et de lumière, de vie et de mort, de passé et de présent. L’image de l’eau, fluide et fraîche est aussi une merveilleuse manière très poétique de représenter le nouvel éveil au monde que permettent la création et le retour sur soi.
La création poétique est aussi symbolisée par les mains. Selon l’étude de Kelton W. Knight, qui constate que dans les vingt-sept poèmes du Tombeau des Rois, on trouve quarante-cinq références, directes ou indirectes aux bras, doigts et mains, « hand imagery and its connection to the art of writing is central to the understanding of Anne Hébert’s quest for personal identity » (11). Les mains permettent de parvenir à créer et écrire la poésie, amenant donc à l’union entre le passé mort et le présent vivant. C’est en écrivant avec ses mains que le poète parviendra à découvrir sa propre identité. Les mains sont aussi une partie du corps qui sert de jeu pour l’enfant des poèmes et qui est alors plantée dans le sol, pour renaître peut-être après s’être décomposée. A l’image du poète elle-même, les mains peuvent donc se métamorphoser et survivre à la mort comme au poids du passé. Ainsi que le remarque Paul Wyczynski « Le mot ‘mains’ possède […] chez Anne Hébert sa signification propre. Il assure l’expression des sentiments les plus divers, les désirs qui ne renoncent pas facilement à leur droit au mystère » (156).
Quant à
l’oiseau, c’est un symbole tout aussi complexe et apte à dépasser les dualités.
Selon Lucille Roy par exemple, « L’image de l’oiseau représente […] tout
ce qui est le plus secret chez le poète, les sensations profondes dévoilées par
la lumière » (27). Comme l’eau, l’oiseau permettrait au poète de jouer
avec des effets de lumière et d’exprimer les impressions que ces lumières
donnent à la vie. Pour Paul Wyczynski, « L’oiseau, signe évocateur,
caractérisé par sa mobilité, se charge de projeter le rêve dans l’espace et de
lui conférer plusieurs significations distinctes » (166). L’oiseau serait
un lien avec le merveilleux de l’enfance et avec la mobilité des sensations
vitales. C’est pourquoi sans doute, lorsque l’oiseau est mort, c’est le poète
qui prend sa voix et qui chante pour lui sa plainte oubliée. L’oiseau serait
alors également une image du poète, qui souffre, chante, crée et survit par sa
voix.
La
poésie d’Anne Hébert possède cette qualité rare -et presque magique- de
transformer notre vision habituelle du monde. Comme le remarque Paul Wyczynski,
cette « poésie atteint […] au haut degré de la résonance individuelle,
abondamment nourrie du mystère de la nature féminine » (156). Les mots du
poète, simples et presque naïfs mais toujours très intimes, ont donc un écho
personnel en chacun, et dévoilent au creux des vers les sanglots et les rires
d’une femme qui comprend la nature et le temps. La poésie d’Anne Hébert est une
poésie du creux, de cet intérieur doux et protégé qui enferme mais qui calme,
comme la mère berce son enfant au creux de son ventre.
Il
semble alors judicieux de penser que les vers du poète sont très féminins,
voire même féministes. René Lacôte rappelle d’ailleurs que « c’est une
hantise pour le poète que cette conscience d’avoir été depuis toujours
dépossédée » (52). Anne Hébert est en effet l’enfant d’un Canada meurtri
par les dépossessions et les guerres. C’est sans doute pourquoi, comme le
souligne Neil B. Bishop « dans Le Tombeau des Rois, le pays est
indéterminé (ne renvoyant pas explicitement à un pays hors du texte) »
(53). Hors de toute nation réelle, rejetant l’histoire sanglante et coloniale
de son pays, le poète refuse peut-être également la domination des hommes. Si
elle est dépossédée, c’est alors parce que ceux-ci se sont, indirectement,
emparés de la parole et du pouvoir des mots. Ne lui reste ainsi que la
puissance du silence –qu’elle parvient à transcender- le détournement des
dualités manichéennes masculines et la force analogique des symboles qui
renouvellent merveilleusement la parole et la vie.
Bishop, Neil B.
Anne Hébert, son Oeuvre,
leurs Exils. Bordeaux : Presses
Universitaires de Bordeaux, 1993.
Brochu,
André. Anne Hébert. Le Secret de Vie et de Mort. Ottawa : Presses de
l’Université d’Ottawa, 2000. 44-55.
Hébert,
Anne. Le Tombeau des Rois.
Paris : Editions du
Seuil, 1960.
Knight, Kelton W.
Anne Hébert, In Search of the
First Garden. New York : Peter Lang Publishing, 1998. 6-17.
Lacôte,
René. Anne Hébert.
Paris : Editions Pierre
Seghers, 1969. 44-58.
Lemieux,
Pierre-Hervé. Entre Songe et Parole. Structure du Tombeau des rois d’Anne Hébert. Ottawa : Editions de l’Université
d’Ottawa, 1978.
Pagé,
Pierre. Introduction à l’Oeuvre d’Anne Hébert. Ottawa : Editions
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Roy,
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Wyczynski,
Paul. « L’Univers poétique
d’Anne Hébert » Poésie et Symbole. Ottawa : 1965. 149-185.